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Sexualité : les mots pour le dire

Le secret d’une vie amoureuse épanouie ? Oser se parler, affirment Serge et Ajanta Vidal-Graf, thérapeutes. L’originalité de leur méthode : proposer au couple de se fixer un rendez-vous régulier consacré exclusivement à son intimité.

Antoine trouve sa compagne très attirante, ce soir, dans son tailleur rouge vif. Plus tard, quand il se glisse sous les draps, il s’approche tout près d’elle et la caresse silencieusement, puis, devant l’absence de réaction, lui murmure : « Tu as envie de faire l’amour, ma chérie ? » Mais Stéphanie a eu une journée chargée, elle vient juste de plonger dans son roman. A l’instant où Antoine manifeste son désir, elle n’est pas sur la même longueur d’onde. Ce qui ne signifie pas qu’elle ne le désire pas, dans l’absolu, mais qu’elle n’a pas eu le temps de se préparer à un échange sexuel. Antoine, lui, devant son manque d’enthousiasme, se vexe.
Une scène classique de la vie de couple. Différence de rythmes et de besoins sexuels ? Usure du désir érodé par la routine ? Ou simple malentendu dû à un manque de communication ? Serge et Ajanta Vidal-Graf, psychothérapeutes de couples, penchent pour cette dernière explication. « Oui, on peut continuer à s’aimer, à faire l’amour et à s’épanouir ensemble, l’un avec l’autre, année après année... à condition d’établir une bonne communication sexuelle », affirment-ils, dans “Mais tu ne m'avais jamais dit ça” (1). Leur recette ? Oser parler de sexe dans le couple, apprendre à dialoguer, échanger, communiquer. Mieux faire l’amour pour mieux s’aimer. Un exemple ? Dire « je » plutôt que « tu » donne plus de valeur à la parole, évite le blâme, réduit la pression sur l’autre et facilite son écoute. Si, au lieu de dire à Stéphanie : « As-tu envie de faire l’amour ? », Antoine avait dit : « J’ai envie de faire l’amour ce soir, et toi ? », cela aurait évité à Stéphanie de se sentir incitée à prendre en charge le désir d’Antoine. Du coup, elle aurait pu répondre plus librement : « Oui, j’en ai envie, mais pas tout de suite, ou pas comme ça », ou : « Non, mon chéri, je suis trop fatiguée. Plus tard dans la soirée ou demain matin, si tu veux... » Et le contact n’aurait pas été rompu.


Pourquoi nous faisons le choix du silence


Communiquer, c’est facile à dire, mais pas toujours facile à faire. « Quand nous évoquons notre intimité sexuelle, c’est toujours avec un peu de gêne et sur le mode de l’humour », constate Florent. « Je n’ai jamais su trouver les mots pour expliquer à Jacques comment j’aimerais qu’il me caresse », regrette Blandine. « Je n’ose pas dire “non” à Stéphane quand je n’ai pas envie de faire l’amour avec lui et je lui en veux de ne pas le deviner », avoue Marie. Pourquoi cette pudeur dans les mots, malgré l’intimité des corps ? D’abord, parce que nous baignons dans une culture judéo-chrétienne plutôt culpabilisante, qui nous incite à associer inconsciemment le sexe à quelque chose de sale, qu’il convient de garder secret. Ensuite, parce que nous avons peur de casser le romantisme en abordant certains détails techniques. Dire à l’autre ce que l’on aime ou pas, lui donner les clés de son propre mode de fonctionnement sexuel, c’est aussi désavouer le mythe du partenaire Prince charmant, censé devancer nos attentes, comme par magie. C’est aussi reconnaître qu’il ou elle n’est pas l’expert(e) dont on rêvait... On se tait aussi parce qu’on a peur. Peur de choquer ou d’être jugé par l’autre parce qu’on ne correspond pas à ce qu’il imagine. Peur, également, de le blesser, de l’atteindre dans son narcissisme, dans son identité et de s’exposer en retour au même risque, souligne Christine Boutourlinsky, psychothérapeute.


Un rendez-vous mensuel pour partager son ressenti


Comment faire naître, alors, un début de communication sexuelle ? « On ne peut pas, après des années de silence, mettre un éclairage trop brutal sur des zones d’ombre, car cela pourrait déstabiliser le couple », explique Jacques Waynberg (2), sexologue. Premier impératif : rassurer son partenaire sur l’amour que l’on ressent pour lui. Puis créer le meilleur cadre possible pour une écoute réciproque. Pas question d’aborder le sujet à table, entre la poire et le fromage. Serge et Ajanta Vidal-Graf proposent de se fixer un « rendez-vous périodique », que l’on note dans son agenda, annulable sous aucun prétexte, où les deux partenaires s’expriment librement sur l’état de leur sexualité, et prennent le temps de se dire ce qui va et ce qui ne va pas. La régularité de ce rendez-vous – par exemple, un soir par mois – est destinée à éviter que le non-dit ne prenne place dans la relation et n’empoisonne la vie du couple. Le soir du rendez-vous, confortablement installés, on décide lequel des deux parlera le premier (on peut alterner un mois sur deux). L’un parle, l’autre occupe la « fonction de réceptacle » : il s’engage à écouter, et surtout à ne pas interrompre l’autre, à ne pas poser de questions, à ne pas faire de commentaires. Une fois son tour venu, il s’abstiendra de concevoir son temps de parole comme une réponse à ce qu’il a entendu. « Le rendez-vous périodique est un échange, et non une conversation. Il ne s’agit pas de savoir si l’un a raison et l’autre tort, mais de partager un ressenti », expliquent Serge et Ajanta Vidal-Graf.

2- Auteur, avec le Dr David Elia, du “Guide pratique de la vie de couple” (Filipacchi).


Tout mérite d’être dit, à condition d’y mettre les formes


La sexualité, on le sait, est déjà un mode de communication en soi. Mais elle a aussi besoin de mots. Ce sont eux qui assurent une sorte de formation permanente sur l’état du désir de l’autre et permettent de réagir de façon appropriée. Communiquer, c’est aussi se donner les moyens de résoudre des problèmes particuliers, comme l’éjaculation précoce ou l’anorgasmie. Mettre en mots ce qui est connu, de façon consciente ou pas, permet d’éviter que le mal ne s’enkyste. On cherche ensemble des solutions, au lieu d’utiliser son énergie à taire le problème. Que faut-il dire ? En principe, on peut tout dire. En réalité, on ne doit dire que ce que l’autre peut entendre. Mais tout mérite d’être dit, ce qui ne va pas comme ce qui va bien. « Plus un couple consacrera du temps pour parler de ce qui va bien, plus il lui sera facile de se parler de ce qui va mal », expliquent les Vidal-Graf. Mieux vaut d’ailleurs commencer par ce qui va bien, afin que communiquer ne devienne pas synonyme de « faire des reproches » (« J’aime comme tu me caresses », « J’aime tes odeurs », « J’aime la forme de ton sexe », etc). Ce n’est que dans un deuxième temps qu’on abordera l’aspect négatif, en y mettant les formes. Mieux vaut dire : « J’aime tes caresses, mais celle-là ne me convient pas », que : « Tu ne sais pas me caresser. » De plus, il est important d’embrayer sur des propositions – « Je vais t’expliquer ce que j’aime » – si l’on ne veut pas rester sur un constat d’échec.


Identifier ses désirs pour les exprimer clairement


Mais, pour pouvoir exprimer ses désirs, il est nécessaire de les identifier. Afin d’y parvenir, on peut passer ses cinq sens en revue en se demandant ce que l’on aime ou pas, comment on préfère faire l’amour, à quels moments, dans quels lieux, quelles positions... Une fois que chacun aura communiqué clairement ses désirs, les partenaires vont prendre conscience des goûts qu’ils ont en commun et de ceux qu’ils ne partagent pas. Dès lors, une véritable « négociation » devient possible : « Tu me masses le dos d’abord, je te caresse ensuite... » Il faut aussi apprendre à dire « non » quand on n’a pas envie, à formuler ses refus avec amour et en donnant ses raisons, et à accepter en retour le « non » du partenaire. Au lit, en revanche, on ne remet plus en question la qualité des rapports, car les deux partenaires sont trop vulnérables. Il s’agit ici de partager un ressenti, sans faire l’impasse sur un éventuel inconfort physique ou émotionnel (« Ton bras me fait mal », « J’ai froid... »), et de s’exprimer sur ce que l’on a envie ou non de faire (« J’aimerais changer de position, et toi ? »), même si cela ne paraît pas très spontané. Peu à peu, le réflexe s’intégrera naturellement dans la relation. Les gestes aussi ont la parole : on peut déplacer délicatement la main de son partenaire, ou lui montrer ce qui nous plaît en le pratiquant sur lui.


Oser avoir une démarche active


Oser, tel est le maître- mot de la communication sexuelle. Oser avoir une démarche active, oser explorer l’inconnu, oser se re- mettre en question. En partageant ses appréhensions au fur et à mesure de leur apparition. On devient alors acteur d’une relation physique vivante qui intègre à la fois sexualité et sensualité, excitation et relaxation, renouant ainsi avec toutes les facettes du désir. Parce que se demander comment améliorer la communication sexuelle, c’est déjà entrer dans un processus de communication. C’est déjà faire l’amour.


PROPOS SUR L'OREILLER


Bruits de succions, soupirs alanguis, les sons participent à l’éveil des sens. Certains couples se satisfont de ces échanges non verbaux. D’autres pas. Ainsi, 51 % des hommes et 50 % des femmes parlent d’amour au lit (1). Car, les mots possèdent aussi et surtout une fonction érotique. Mais pas n’importe lesquels. « L’expression du désir féminin est toujours moins admise que la parole masculine », note Alain Héril (2), sophro-analyste et sexothérapeuthe. Bref, une femme doit la jouer finement. Que doit-elle dire ? Des compliments sur le pénis de son partenaire. Et, précisément, le modèle en érection. Car c’est lorsqu’il entre en action qu’un homme apprécie que sa partenaire ne mâche pas ses mots. « L’expression verbale conforte les hommes dans le bien-fondé de ce qu’ils sont en train de faire, précise Alain Héril. En fait, ils cherchent sans cesse une réassurance. “Dis moi que tu m’aimes” : l’homme utilise le rapport sexuel pour obtenir cette réponse-là. Cette quête de tendresse, taxée de féminisation, apparaît toujours comme une faiblesse comportementale. Mais, palliée par la performance sexuelle, elle est plus facile à assumer. » Faut-il en déduire que les femmes, chez qui l’expression de l’affectivité déborde largement du simple rapport sexuel, seraient réfractaires aux mots érotiques ? Bien sûr que non. « Il n’y a qu’à lire les œuvres érotiques écrites par des femme, affirme Alain Héril. Une femme aime entendre ou s’entendre dire elle-même que ce qu’elle ressent est gratifiant. Tant pour elle que pour son partenaire. Là encore, la valeur narcissique des termes choisis est importante. Et cela augmente le plaisir et l’excitation féminins. » Mots classés X compris. Une femme peut se plaire à les prononcer et à y prêter l’oreille. A condition que la communication amoureuse existe ailleurs qu’au lit. Si ce n’est pas le cas, imaginez l’impact d’un « Suce-moi, salope » pour une femme sevrée de mignardises...
(Catherine Soulingeas)

1- In “les Comportements sexuels en France” (La Documentation française).
2- Auteur du “Dictionnaire des fantasmes érotiques” (Ed. Morisset) et de “la Sexothérapie” (Ed. Bernet-Danilo).



LE SEXE FEMININ :
“la boîte aux rêves”
« On l’appelle généralement le con, qui vient [...] du latin cuna, qui veut dire berceau. [...] On utilise également la figue, l’abricot [...], le vallon, l’amoureux ruisseau (Ronsard) [...], le petit mont d’amour, le mont de Vénus. [...] On peut parler de la cressonnière [... ], du tunnel de la motte, de la fontaine du plaisir. [...] C’est aussi le hérisson [...], le petit lapin [...] et la marmotte, plus assoupie. C’est le mont fendu et la niche du diable. C’est l’écrevisse et le ruisseau rose. [...] Des familiarités ? En voici à pleins seaux : le zibounet, le bigoudoche, le radada, la tirlipette. [...] Je préfère tout simplement la boîte aux rêves. »
Extrait de “les Mots et la chose”, de J.-C. Carrière (Le Pré aux Clercs).


LE SEXE MASCULIN :
“Ce merveilleux robinet de l’âme”
« Les mots anciens sont le vit, le dard, l’épinette, le braquemart et l’arbalète. On peut y joindre [...] la pine, la queue, le paf, le truc, le légume d’amour, [...] le biscuit, le dressé, le coq hardi, [...] le manche à gigot, la massue à pucelles [...]. Que vous signaler encore ? Le nœud [...], la canne à Marcel [...], la douceur à Suzette, ou le grand bâton du père Gaspard. [...] Je vous recommande la flûte à un trou, le flageolet, la cornemuse et la clarinette à moustaches. [...] Que dites-vous de la seringue à perruques, [...] et du merveilleux robinet de l’âme ? »
Extrait de “les Mots et la chose”, de J.-C. Carrière (Le Pré aux Clercs).


MISE EN PRATIQUE :
Les stages "Joies du corps– Joie du cœur"
Psychothérapeutes Gestalt, Serge et Ajanta Vidal-Graf animent ensemble des stages intitulés “Joie du corps - Joie du cœur”. Leur but : soutenir et accompagner des couples désireux d’accéder à une sexualité variée, créative et joyeuse.
Rens. : 172, rue E. Van Ophem. B-1180, Bruxelles. T. : 00.32.2.332.17.90.